Le mouvement social embastillé !

Il fallait le voir ce cirque pour le croire. Après des mois de lutte contre une loi antisociale et précarisante, décidée par un groupuscule gouvernemental dont l’illégitimité n’est plus à démontrer, aggravée par les violences policières et les mensonges médiatiques, le mouvement social -stérilement divisé entre grévistes et autonomes- était au pied du mur. Mais non content de passer en force au 49.3 sans aucun référendum afférent, la clique hollandiste dans toute sa splendeur a cafouillé un compromis de son acabit à mi-chemin de l’interdiction … en enfermant la contestation à l’intérieur d’un mur. Mur certes ici temporaire mais hautement symbolique en ces lieux historiquement carcéraux, ceux de l’ancienne Bastille.

Quelle complication déjà, ne serait-ce que pour rejoindre le rassemblement : il fallait sortir une station de métro à l’avance puisque la principale y était fermée. Et sur la route, passer des barrages filtrants à la chaîne avec fouille systématique des sacs et poches : jeunes ou moins jeunes, étudiants ou travailleurs, encartés ou simple manifestant-e-s, chacun-e étant soupçonnable d’être un terroriste en puissance. Et puis, la célèbre place, enfin, non sans avoir passé un ultime mur de grillage mobile avec son énième vérification par un policier casqué aux allures de CRS ou un civil en t-shirt et lunettes noires avec oreillette pour tout matricule. Voilà pour l’ambiance caniculaire – bienvenue au zoo.

Quant au décor : les principales rues avaient été barrées par ces murs grillagés, tout autour de place et du côté ouest du canal de l’Arsenal, chacune des autres étant au moins bloquée par un dispositif de camion en travers et son étal de robocops inexpressifs. Nous voilà presque à l’image des fan-zones privative de la grand messe footbalistique, la liesse avinée en moins et le message politique en plus. Ce disneyland militant de moins de 2 kilomètres serait circulairement parcouru en moins d’une heure par des délégations venues par dizaines de milliers. Sans heurt, certes, mais sans passion non plus vue l’ironie d’une telle situation, et ce symbole d’un piège, d’une cage même pas dorée, d’un serpent qui se mord la queue.

Quid des protagonistes ? Certes, CGT, FO, SUD/Solidaires, FSU, CNT, Fidl, UNL et d’autres fédérations présentes auront obtenu un semblant de manifestation au lieu d’une interdiction ou d’un regroupement statique. Leurs slogans auront été entendus : « Hollande, Valls, démission » ; « Khomri, ta loi on n’en veut pas » ; « Ni amendable, ni négociable, retrait, retrait de la loi travail » ; « Guillaume Pépy au RMI, Pierre Gattaz au RSA » ; etc. On aura aussi pu profiter des quelques notes d’une fanfare aussi visible qu’audible. Mais attention, derrière les apparences, c’est un début de capitulation auquel on a assisté.

Malgré une centaine d’arrestations abusives avant même l’heure du rendez-vous, un important attroupement autonome improvisé dans le virage du quai de la Rapée ne s’y est pas trompé en interpellant les cortèges syndicaux ceinturés de leur service d’ordre avec ces mots d’ordres spontanés : « Une manifestation c’est pas tourner en rond » ; « Le grand zéro, aujourd’hui à Bastille » ; « SO, flics, même combat » ; « Tout le monde déteste la police » ; « Ne nous regardez pas, rejoignez-nous » ; « A – A – Anti – Anticapitaliste », etc. Ces phrases provoquent parfois doute, parfois tension, mais souvent regard et sourire connivents.

Car personne ne peut faire mine d’ignorer que la « représentativité » républicaine est une grande malade arrivée à terme. Que les élections, quels qu’en soient les résultats, ne font que nous faire tourner en rond pendant qu’autour un système brutal, dirigé par une minorité, décide pour nous, contre nous, en délimitant les frontières du reliquat déclinant de nos droits. Que l’intérêt public et ses services sont éliminés froidement pour favoriser un système monopolistique financiariste dans tous les secteurs de la société. Que la soit-disant « modernisation » qu’incarne la loi travail, ou Macron 3 ou Khomri 1, n’est que la partie visible de l’iceberg politicien visant à nous faire regresser jusqu’à un stade quasi monarchique.

Toute la question est donc de savoir si l’embastillement populaire auquel on a assisté ce 23 juin 2016 va provoquer, ou non, un sursaut. Non pas du côté du pouvoir duquel il n’y a, on l’a bien compris, rien à attendre. Mais du côté du mouvement social, dans sa capacité à s’unir, à faire front uni, à refuser de tourner en rond pour la forme, à ne plus avaler les mensonges instrumentalisants sur les « casseurs », à dépasser le stade d’une négociation truquée sur une loi déjà décidée par quelques aristocrates, bref, à reprendre les choses en main une bonne fois pour toutes …

Sources :
http://www.lexpress.fr/actualite/politique/en-direct-loi-travail-des-manifestations-sous-haute-tension-a-paris-et-en-province_1805206.html
http://www.itele.fr/france/video/en-direct-loi-travail-la-manifestation-parisienne-se-disperse-168497

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