Aujourd’hui, en France


Il est intéressant, à l’occasion d’un possible rachat du Parisien par le richissime industriel, sénateur UMP et ancien maire RPR Serge Dassault, de revenir sur l’une des figures des rapports troubles entre la politique, l’information et la finance.

Qui est donc cet homme qui souhaite se porter acquéreur de l’un des principaux quotidiens français, actuelle possession de la famille Amaury (très investie dans les médias) et du groupe Hachette ? Serge Dassault est ce vendeur d’armes, héritier d’une grande famille de l’aéronautique, qui, devenu influent dans le monde de la presse, jongle entre les univers sportifs, médiatiques, politiques, industriels et financiers ; frôlant plus souvent qu’à son tour les possibles conflits d’intérêt, les accusations de corruption (il en a même été condamné en 1998), les limites de la liberté d’expression et les scandales autour de déclarations polémiques, il demeure néanmoins très proche du pouvoir.

Entre autres exemples, il est celui qui fît interdire le 1er numéro de Marianne, qui demanda au directeur de la Socpresse de « cesser de former des journalistes de gauche », qui tenta de bloquer à maintes reprises des articles mettant à mal ses intérêts (notamment au Point et au Figaro, pourtant peu soupçonnables de gauchisme), le summum étant atteint en 2008 avec des propos effarants, dont une petite part se retrouvent compilés dans cet interview de juillet 2008 :

interview serge dassault i>télé

Provocation ou conviction ?
C’est en tout cas un florilège qui laisse pantois le journaliste de la matinale d’i>télé : il ne faudrait jamais critiquer les patrons de grands groupes, les grèves et les syndicats ne serviraient à rien et seraient le « cancer » de notre société tout comme les 35 heures, l’expression populaire démocratique serait ainsi une « anarchie », s’opposer aux licenciements ou au gel des salaires serait « scandaleux », le modèle anglo-saxon serait plus souhaitable que le modèle dit « social » français, Nicolas Sarkozy n’irait même « pas assez vite » à réformer, il ne supprimerait notamment « pas assez » de fonctionnaires (60 000 en 2007, 75 000 en 2008, 65 000 en 2009-2010, et 32 000 prévus pour 2011) et surtout il ne faudrait pas s’encombrer de transparence démocratique et s’abstenir de communiquer les chiffres de ces suppressions.

Apparemment sûr de son fait, il va plus loin : le pays ne travaillerait « pas assez » (la France se classe pourtant 3e meilleur taux de productivité horaire du monde, et se trouve, avec 8% de taux de chômage, dans la moyenne européenne d’actifs) et donc la CFE-CGC (syndicat de cadres, pas forcément révolutionnaires, donc) se tromperait totalement en affirmant un grave retour en arrière par la remise en cause des RTT, d’où qu’il faudrait selon lui retourner aux 39 heures voire aux 45 heures (ou plus !?) suivant le modèle chinois, en bref travailler davantage pour un plus petit salaire et moins de charges ; car ce seraient la croissance et la compétitivité/rentabilité (et subsidiairement « le client », ce bon con-sommateur, souvent justificateur) qui compteraient avant tout ! Mieux : la crise boursière ne serait qu’illusion et il suffirait de « travailler plus » pour la dissiper.

Étonnantes approximations d’économie, de sociologie et de politique : en prolongeant cette logique implacable il ne resterait sûrement qu’à supprimer le CDI avec éventuellement son encombrant Code du Travail (« pourquoi pas » ?), et privatiser l’ensemble des groupes publics (à commencer par La Poste comme suggéré à la fin de cet interview), voire même exiger des travailleurs qu’ils « dorment sur place » (= sur leur lieu de travail) pour fabriquer de « bons produits pas chers » comme en Chine ; à la lumière céleste des propos de notre intrépide sénateur, la précarité du travail et le chômage deviennent ainsi de faux problèmes : les travailleurs français sont vraisemblablement trop paresseux et/ou indisciplinés pour mériter un emploi … tout patron digne de ce nom, ainsi découragé et empêché d’agir pour le bien commun n’aurait plus d’autre choix que d’exiler ses activités et ses revenus en délocalisant. Quid de tout travailleur digne de ce nom face à ces propos ?

Serge Dassault ne sera ni le premier, ni le dernier à inspirer une dérision désabusée pour toute réponse à son argumentaire accablant (accablant pour lui comme pour son auditeur). Sa seule déclaration qui ne soit emprunte d’un libéralisme plus que décomplexé : les fusions de grands groupes ne fonctionneraient « jamais ». En matière d’entreprise, il préférerait deux petites « fortes » à une grande « faible ». Ce louable esprit de diversité ne suffira probablement pas à rassurer la personne la plus modérée politiquement qui aura par ailleurs entrevu la vision et les pratiques de l’homme qui reprendra, bientôt, peut être, le Parisien / Aujourd’hui en France (350 000 à 500 000 exemplaires par jour …).

A l’instar de la reprise en main du Monde, comme dans de nombreux cas de concentration et/ou de « sauvetage » (notamment Bolloré, Lagardère, Arnault, Bouygues pour ne citer que quelques « exemples » français, tous proches du pouvoir), une telle collusion entre finance, industrie, politique et média peut pour le moins inquiéter : comment s’assurer que télévisions, journaux/magazines, radios, organismes de sondage ou de dépêches permettent aux citoyens d’accèder à une information objective dès lors que les intérêts de ceux qui les possèdent et/ou les dirigent entrent en ligne de compte ?

Là n’est pas la seule source de questionnement : on n’aura ainsi pas manqué de s’interroger, par exemple, sur les mouvements troubles de l’État à l’endroit de la direction de France Télévision (Rémy Pflimlin et ses déclarations surprenantes) avec le ton très pro-gouvernemental de certains de ses reportages/émissions, ou encore au siège de Radio France (Inter, Philippe Val et l’éviction de certains chroniqueurs) et même de l’AFP (dénonciation par le SNJ-CGT d’une rétention hierarchique au sujet des roms). En aucun cas les occasions de suspecter un contrôle injustifié de l’information ne manquent et ne se limitent à ces cas récents.

Mais si l’idéologie purement libérale imposée ces trente dernières années commence à être raisonnablement mise en doute face aux évidences (crises économiques, catastrophes écologiques …) c’est avant tout par l’action longtemps dénigrée des milieux scientifiques (économistes et sociologues, biologistes et climatologues, …) et surtout des mouvements citoyens (manifestations G8/sommets, mouvements alters/écolos, …). Les grands médias, le plus souvent simples relais d’une pensée dominante –volontairement ou non, comme montré par de nombreux sociologues — n’ont joué qu’un rôle mineur dans cette évolution à l’exception d’internet, qui est intrinsèquement difficile à maîtriser à 100% et d’ailleurs souvent critiqué en cela par des représentants d’intérêts divers.

Dès lors, dans un tel système apparemment concurrentiel mais finalement inertiel car engoncé dans un dessein financier posé comme supérieur à tout autre aspect (comme l’environnement ou la considération humaine …), que reste-il de la vocation du journalisme ou de l’implication individuelle ? Est atteint, quoiqu’on en pense, un paradoxe qualifiable de « Berlusconien » : celui du point d’équilibre entre d’un côté l’intérêt public et sa pertinence médiatique (transparence contre influence) et avec de l’autre les intérêts privés et leur prospérité entrepreneuriale (popularité contre rentabilité). Un homme d’affaire ou un groupe d’investisseurs tenteront froidement de diversifier leurs placements pour gagner, si possible, sur tous les tableaux. Mais du point de vue d’un grand média (à la fois entreprise et dotée d’un rôle public) ou d’une personnalité politique affairiste (à la fois influente, tributaire des élections et liée à des intérêts privés) la question devient abyssale : doit-on désinformer pour défendre des intérêts supposément supérieurs ? Ou plus prosaïquement : le mensonge ou la vie ?

Le choix semble cornélien et le cercle vicieux : le mélange des genres et des rôles pose visiblement les limites de la démocratie. Une issue par le haut semble cependant possible : après celle de 1789 entre législatif/exécutif/judiciaire, celle de 1905 entre église/État, faudra-t-il en ce siècle prononcer la séparation entre média/politique/finance ?

Sources :
http://www.leparisien.fr/flash-actualite-politique/rachat-eventuel-du-parisien-par-dassault-une-menace-pour-le-pluralisme-pour-ps-21-09-2010-1077628.php
http://www.lavoixdunord.fr/France_Monde/actualite/Secteur_France_Monde/2010/09/30/article_la-fonction-publique-d-etat-perdra-31-63.shtml
http://www.journaldunet.com/economie/indicateurs/productivite-pays-par-pays/index.shtml
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Unemployment_European_Union_2009-01.svg
http://www.journaldunet.com/ebusiness/breve/46996/xavier-niel-est-candidat-au-sauvetage-du-monde.shtml
http://www.senego.com/actualites/remy-pflimlin-reconnait-des-propos-maladroits-sur-mediapart/2010/09/26/42798
http://www.liberation.fr/medias/0101643026-stephane-guillon-vire-de-la-matinale-de-france-inter
http://www.acrimed.org/article3450.html
http://fr.wikipedia.org/wiki/Silvio_Berlusconi

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