Y-a-t-il un journaliste dans la nation ?

Voici une tentative de synthèse d’un sujet complexe et épineux : celui des mutations des médias et de la déontologie journalistique face aux évolutions de la société et surtout aux pouvoirs de nature politique et/ou économique.

arrêt sur images

Bourdieu et son analyse critique des médias.
Ce sociologue a fort bien démontré en quoi les médias sont devenus un milieu de censure évidemment économique, à l’occasion politique et subliminalement socio-culturelle. Cela est mis en place de façon consciente ou inconsciente par les agents de l’information, manipulateurs et/ou manipulés. Comment ?

Par le fait divers (évènement mineurs, nouvelles sportives, …) ou tout au contraire par le sensationnel banalisé (ou l’extraordinaire quotidiennisé) qui font surtout illusion et/ou diversion vis à vis de sujets plus décisifs en employant de façon respectivement futile ou naturelle la denrée essentielle du média audio/visuel : le temps !

Par la déformation de l’information originelle (dramatisation, minoration, …) voire sa mise en scène (télé réalité, reconstitution, pseudo-immersion …), pour correspondre au point de vue spécifique du milieu de l’information avec ses habitudes et impératifs (ligne éditoriale, formation, vente/audimat et concurrence, déontologie …) plus ou moins visibles pour le citoyen.

Par l’isolement spatio-temporel du cercle journalistique et de ses informateurs qui, bien qu’hétéroclite et soumis à des pressions extérieures, reste en auto-référence autarcique (outils subjectifs, urgence/scoop …) rendant l’information homogène et incompatible avec le temps de la réflexion.

Par l’existence consécutive d’une pensée instantanée, privilégiant le pugilat, avec ses fonctions de jugement immédiat ou catégorisé, son lot d’intervenants usuels -fast-thinkers et bon clients-, élite de l’information prête à l’emploi dans un simulacre démocratique au fonctionnement faussé (inégalités, instrumentalisation, idées reçues …).

Par une influence retour sur la société, créant une mentalité tournée vers le politiquement correct et le vendable jusque dans les instances de la création, du savoir, de l’avant-garde, y compris dans les mouvements sociaux/artistiques, modifiés dans leur nature même avec des conséquences considérables.
Mais comment la culture s’est-elle donc transformée en un tel « produit communiquant » ?

Condensé de l’histoire des médias français.
Longtemps considéré dans les milieux littéraires comme suspect sinon antinomique, le succès commercial est donc devenu progressivement l’alpha et l’oméga de la culture et surtout de l’information ; celle-ci s’est du coup transformée en « com » tandis qu’on a totalement sous-estimé l’influence épidémique de cette mutation sur les acteurs même des médias et de leur substance.

On ne remontera au-delà de la tribune d’Émile Zola sur l’affaire Dreyfus (faisant la une de l’Aurore en janvier 1898 sur la responsabilité de l’armée dans cette affaire qui divisa la nation) que pour rappeller que l’information fût longtemps colportée par des conteurs itinérants, et donc lente et peu (véri)fiable.

Les supports écrits ont, eux, fréquemment fait l’objet d’une censure directe soit par ses transmetteurs (moines copistes avant 1450), soit par le régime en place opposé à l’impression libre (édit de 1535 sous François 1er, décret de 1810 sous Napoléon, …) ce malgrès l’article 11 de la déclaration de 1789, renforcé en 1881.

C’est dire le rôle de contre-pouvoir qu’ont pu endosser les divers médias -presse en tête- au cours des siècles, y compris dans leurs émanations culturelles modernes comme le cinéma (censure de Jean Vigo, Stanley Kubrick, Jean-Luc Godard, …) ou encore la chanson (censure de Georges Brassens, Boris Vian, Renaud, La Rumeur, Ministère Amer, …).

Tandis qu’étrangement la télévision a été dès son départ ressentie comme une fenêtre d’émancipation, à l’image de la radio pendant la guerre (BBC et « Radio Londres »), il est clair que la chaîne O.R.T.F., pourtant conçue comme indépendante, est restée extrêmement controlée par le pouvoir politique de son époque.

D’un outil d’éducation à distance, dans le respect d’une bienséance omnipotente, la télévision a muté après 68 et durant les années 80 pour devenir paradoxalement tout autant un lieu de subversion voire d’impertinence (la 5, M6, Canal+), que de censure et de déférence au pouvoir (voir : fonctionnement du service public et du CSA).
Sa mission est donc devenue progressivement de l’ordre du divertissement soumis à la loi de l’audimat, pratique qui s’est répandue dans les autres médias.

Lepénisation des esprits, berlusconisation des médias.
La formule semble excessive et simplificatrice, mais résume à elle seule tout autant le sensationnalisme (et la violence et/ou la vulgarité qu’il véhicule dans les esprits), que la capacité de subordination des médias -ainsi que leur corporatisme épidermique contre toute forme de critique interne ou externe.

On notera par exemple le procès fait en populisme (trop souvent assimilé à son pendant poujadiste d’extrême-droite) à des personnalités telles que Jean-Luc Mélenchon qui est pourtant capable du grand écart de dénoncer une dérive des pouvoirs (le 24 octobre dernier sur I-télé) tout en allant « prendre le thé » chez Michel Drucker 5 jours après (Vivement Dimanche).

Un autre symptôme est visible grâce aux transfuges ou aux relations conjugales (connues …) entre les acteurs du monde médiatique et du monde politique, montrant une proximité étonnante entre ces sphères. Voici une courte liste, non exhaustive, d’exemples notables : Catherine Nay, Thierry Pfister, Valérie Trierweiler, Jean-Marie Cavada, Anne Sinclair, Christine Ockrent, Catherine Pégard, Gérard Gachet, Françoise Degois, Béatrice Schönberg, Philippe Lapousterle, Marie Drucker, Audrey Pulvar, Myriam Lévy, Philippe Vasseur, Muriel Gremillet, Michèle Cotta …

A l’inverse, on trouve des contrevenants subissant ou ayant subi les foudres des grands médias pour aller à l’encontre de ces pratiques admises. Il y en aurait pléthore, mais citons par exemple :
- la censure (d’Antenne2 à France2) de « La voix de son maître » (documentaire de 1978 par Gérard Mordillat et Nicolas Philibert),
- les manipulations (dé)montrées dans certains documentaires de Pierre Carles (Pas vu pas pris, Enfin pris, Fin de concession),
- les licenciements convergents de plusieurs humoristes de France Inter (Didier Porte, Gérald Dahan, Raphaël Mezrahi, Stéphane Guillon),
- l’exclusion répétée par les médias de personnalités -plus ou moins défendables- qu’on retrouve exceptionnellement chez Frédéric Taddeï (Ce soir ou jamais),
(etc …).

Nous en sommes donc aujourd’hui, malgrès un renforcement de la protection du journalisme et de ses sources (2001, 2003, 2004), arrivés à un moment où les médias pratiquent volontiers une auto-censure, pour les raisons démontrées plus haut, tout autant qu’ils subissent des pressions (hierarchie, menaçe du chômage, …) ou des surveillances (écoutes, DCRI, …) directes.

Empirant la perception négative qu’a le citoyen de son rôle, le milieu médiatique donne ainsi à penser qu’il est volontairement instrumentalisé -ou presque- par les instances du pouvoir (politique et économique) pour mieux distiller des messages et des idées « prêtes à penser » desquelles abreuver la masse. Au passage, la mission du politique nécessite désormais une part de « gestion de l’image », comme toute marque s’en construit via la publicité, parfois jusqu’à la caricature.

Ce sont donc deux corporations a priori distinctes (politique et journalistique) qui auront ainsi perdu en crédit et en indépendance ce qu’elle ont gagné en influence et/ou en finance ; partiellement, voilà qui explicite et provoque en même temps la crispation d’une société déjà en crise.

Sources :
Bourdieu, de la télévision (5 parties)
Service Public et CSA
Ligne jaune : journalisme et militantisme
Couples médiatico-politiques
Télé-mélenchon
La voix de son maître
Fin de concession
Ce soir ou jamais
Le Monde, le Canard, Médiapart et la DCRI

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